Du doctorat à la création d'une start-up

Théo Gauvrit

·      Statut : co-fondateur de startup/Directeur Technique

·      Formation : Licence Biologie, Master Bioinformatique, Doctorat Bioinformatique

·      Poste : Stratégie et développement technique

Quels sont vos domaines de recherche ou d’expertise ?

Mon doctorat m’a permis de me spécialiser en neurosciences computationnelles, c’est-à-dire en bioinformatique appliquée à l’analyse de l’activité neuronale dans le cerveau. Plus précisément, au sein du laboratoire du Dr Andreas Frick à Bordeaux, j’ai pu développer l’ensemble des pipelines d’analyse, ainsi que des modèles de machine learning et de deep learning, afin de caractériser les altérations de l’activité neuronale et comportementale observées chez des souris modélisant une condition autistique, notamment dans le domaine de la sensibilité tactile. Ces travaux m’ont permis d’acquérir une solide expérience dans l’analyse de signaux, le traitement des images, les biostatistiques et surtout dans la modélisation de données complexes. Après ma thèse, j’ai décidé de mettre au profit ces compétences pour une aventure entrepreneuriale, ainsi, j’ai co-fondé la startup Vitidrone spécialisée dans l’analyse de la santé des vignobles au travers de l’utilisation de drones autonomes.

Pourriez-vous décrire une journée type ? Travaillez-vous avec d’autres bioinformaticien·ne·s ?

Fonder une startup nous oblige à faire beaucoup de choses différentes au quotidien et surtout du côté business : rechercher des financements, des partenariats, assister à des salons, faire beaucoup de recherche marketing sur nos potentiels clients ou concurrents, réfléchir au business plan. Hélas, les phases de développement technique sont courtes et moins importantes à ce stade de développement. Cela peut paraître contre intuitif pour une entreprise technologique, mais l’idée est de convaincre que notre idée est bonne et qu’il y a un marché avec des retombés économiques certaines afin de trouver des financements. Ensuite, seulement ces ressources seront utilisées pour intensifier le développement technique. Je suis le seul bioinformaticien dans notre équipe, mon associé est lui informaticien de formation, il s’occupe principalement de la partie commerce et développement de la startup.

Quelles ont été vos motivations pour vous diriger vers le secteur privé et monter votre propre entreprise ?

Après cinq années passées dans la recherche académique, j’ai progressivement ressenti un décalage entre mon envie de faire de la science et certaines contraintes structurelles du système académique. Les mécanismes de publication, la forte compétition pour les postes ou encore les modalités d’évaluation du travail de recherche ont peu à peu freiné ma motivation à m’y projeter sur le long terme.
Lorsque l’opportunité de co-fonder une startup avec mon associé s’est présentée, je l’ai saisie immédiatement. J’ai toujours aimé explorer de nouveaux domaines et me placer dans une posture de challenger ; cette aventure entrepreneuriale s’est donc imposée naturellement. Le monde des startups comporte lui aussi ses limites, mais la possibilité de construire une entreprise selon nos valeurs et notre vision m’a offert un cadre plus libre et qui me protège de ces travers. Là où, dans le milieu académique, j’avais le sentiment de subir les contraintes du système, l’entrepreneuriat m’a permis de retrouver une marge d’action et d’initiative qui me manquait profondément.

Collaborez-vous avec des biologistes ? des mathématiciens ? ou autres ? Quel type de collaboration est-ce ?

Oui, nous collaborons en permanence avec différents profils, notamment des biologistes spécialisés en physiologie et pathologie de la vigne, ainsi qu’avec des informaticiens. C’est précisément dans ces interactions que mon expérience en bioinformatique prend tout son sens. Mon rôle consiste à
faire le lien entre ces disciplines : comprendre les besoins et le langage de chacun, traduire les problématiques biologiques en contraintes techniques, et inversement, pour que tout le monde avance efficacement malgré des expertises et des cultures professionnelles très différentes.

Chaque interlocuteur apporte sa propre vision, et cette diversité rend la collaboration particulièrement enrichissante. Cette capacité à m’adapter à mon public, à trouver un terrain d’entente et à faciliter la communication, est devenue essentielle dans mon quotidien, que ce soit avec des chercheurs, des viticulteurs, des investisseurs ou d’autres startups. C’est d’ailleurs, selon moi, l’une des compétences les plus précieuses que m’a apportée la bioinformatique, même si elle est parfois sous-estimée.

Quel avenir imaginez-vous pour la bioinformatique ?

La bioinformatique est percutée de plein fouet par la vague LLMs. De nombreux biologistes peuvent désormais automatiser leurs feuilles de calcul ou réaliser des analyses de base qui auparavant nécessitaient un bioinformaticien. Cela déplace donc les attentes : les bioinformaticiens sont désormais sollicités sur des problématiques plus complexes, plus transversales et plus stratégiques qu’à l’époque où j’étais étudiant, et c’est probablement une évolution positive.

Je pense d’ailleurs que les compétences en programmation vont être repensées. Deux grands profils vont émerger : d’un côté, les experts capables de produire un code extrêmement robuste et optimisé, rivalisant avec ce que peuvent générer les LLMs ou les informaticiens de formation ; de
l’autre, des profils dotés d’excellentes compétences transversales — gestion de projet, compréhension fine des enjeux biologiques, capacité à apprendre rapidement de nouveaux domaines, identification des besoins auprès de non-experts, sens critique, recul, et aptitude à choisir les bons outils et les bonnes collaborations.

Ce sont précisément ces qualités transversales qui font du bioinformaticien un acteur clé dans les laboratoires et les entreprises spécialisées. À l’avenir, je suis convaincu que sa valeur se distinguera encore davantage par sa capacité à faire l’interface entre de multiples expertises et acteurs, en d’autres termes, à occuper une position centrale dans les projets scientifiques et technologiques.

Votre message à destination des étudiants/jeunes bioinformaticien·ne·s ?

Je voudrais dire aux étudiants de ne pas se laisser envahir par le doute sur leurs compétences techniques ou leur légitimité lorsqu’ils arrivent sur un projet. C’est un des problèmes que j’ai pu observer souvent chez des jeunes étudiants pourtant brillants que j’ai pu rencontrer, beaucoup se
plaignent d’un syndrome de l’imposteur et ont peur de « ne pas savoir faire » au moment de rejoindre un projet. Pourtant, l’essentiel en bioinformatique n’est pas de tout savoir d’avance, c’est impossible, mais de savoir apprendre vite, bien, et de comprendre comment vous fonctionnez afin de pouvoir vous projeter sereinement dans un nouveau sujet. C’est difficile parfois d’être le seul bioinformaticien au sein d’une équipe d’informaticiens ou de biologistes.  Mais c’est justement ce rôle qui fait votre force : vous êtes le lien entre des disciplines, celui qui donne du sens aux données et aux besoins des uns et des autres.

Ayez confiance dans votre capacité à progresser, à vous adapter et à devenir indispensable.